Derniers Commentaires

"Dark Eye"
Huile sur toile - 60 x 60

Miles-s-Eye.jpg

















à René aux larges ailes qui abritent les amitiés, et aux hommes qui savent garder en eux le ciel de l’enfance émue, enfants rêveurs et appliqués, enfants du songe et de la passion, enfants à l’âme fruitée

 

L’œil noir devant la mort noire

J’étais assis dans un coin de l’atelier, j’avais roulé deux jours durant pour rejoindre mon ami René Collas et sa femme Sylvia. J’avais dormi au pied des tableaux, entouré de notes étouffées de ces toiles qui les muselaient comme pour mieux les faire entendre. Je n’avais pas dormi d’ailleurs. Somnolé seulement. Chaque fois que le plomb du sommeil allait couler sur moi, une phrase de jazz me traversait, mêlée à une de ces toiles que j’avais presque vu naître, du lointain où je m’étais trouvé. Je revoyais Billie sous ses jours divers, Ben Webster irradié et sa larme en balafre douce, Miles trouant les limbes de ses notes comme de son corps prêt au Soleil de nuit. Howlin’ Wolf le bison me revenait, enfin, j’étais comme en un songe où les morts ont joint les vivants, où les vivants sont couverts d’ombres, tandis que de leurs instruments lustrés, les jazzmen crèvent le mur de mort, comme un comédien de théâtre crève un écran de cinéma avec la lame de ses doigts et le manche de sa présence…

Et j’avais vu naître la toile, au petit matin : Miles encore, de nouveau en gros plan.

Mais le sommeil m’avait soulevé, enlevé à ma vaillance. Je perçus encore comme hachés les bruissements des tissus se frôlant, Sylvia et René dos à dos, avec cette science de chat de l’autre dans l’espace ; les petits pas sur le plancher du peintre qui se recule pour voir, pour modeler les inflexions les plus fines, ne pas se laisser prendre par le mouvement, encore moins pas la griserie. La maîtrise de l’émotion, je me disais : voilà l’apanage du peintre. Sur une mer immobile de sensations et de sentiments, le peintre navigue à vue, et rien ne le désarçonne. La distanciation absolue… C’est seule la vision qui guide. Peindre est un acte de voyant.

Il faudrait que je leur demande, je m’étais dit.

 

Par-dessus ma couverture, mon nez pointait. Frétillement de narines. « Café, brioches ! » j’entendis, et puis aussi : « Pier, il est prêt. Le dernier Miles… »

J’ouvris les yeux. Ce n’était pas assez : je les écarquillai.

Miles était là, une fois encore, mais son visage était un masque, mais pas n’importe quel masque : l’œuvre vivante d’un chaudronnier, qui saurait faire prendre l’alliage entre le cuir et le métal.

 

« René, qui es-tu ? j’ai dit. D’où viens-tu ? »

René est perplexe. Il ne dit rien.

« Regarde ! » je fais, et je tends le menton vers le tableau.

René attend, il ne sait pas, il ne me craint pas, il voudrait juste que je mette des mots encore sur cette toile qui vient de naître. Et que je l’aime tout simplement, cette toile où il a vécu, à laquelle il devait songer et à tout instant peut-être… et que je sache le lui dire ensuite.

« René, cet homme qui a peint ça : il sait faire revenir les morts. » 

Je me tais, je me contiens, je ne dis plus rien. Nous sommes trois regards vers un revenant.

Miles Davis, où va ton regard, toi qui as percé les limbes ?

Le bon silence complice nous nappe. Et je pourrais m’y engloutir, m’en enrober aussi. Pourquoi faut-il toujours dire, parler, écrire ?! Je vois l’œil noir et il m’emplit. C’est l’œil noir d’un enfant noir, et dont l’âme est douce lumière. Et l’enfant est un homme, autant que l’homme reste enfant. A sa trompette complice, il parle et lui commande un air.

René enfin me lâche :

« J’ai voulu oser les couleurs, marier les teintes bronze et le cuivre.

– Le cuivre, c’est le rappel trompette, le bronze c’est Miles inflexible et altier. C’est une idée de cristal, René. Cette alliance, c’est un miracle, mais tes miracles sont ton pain de chaque jour. Le bronze, avec cet œil perdu qu’on devine, qui est l’œil de la mer noire, celle où le Jazz aime baigner. Et l’autre, le droit, celui de la pensée.

– Miles regarde l’écran : il voit défiler les images…

– « Ascenseur pour l’échafaud », oui, d’accord. Alors il est juste là et improvise. Et toi tu nous la montres vraiment, cette recherche de la phrase, et cet œil droit vise aussi juste que la plus fine des arbalètes… Tu es un arbalétrier ! Désormais qui pourra oublier que c’est l’écran qu’il regarde, qu’il suit avidement et sans rien perdre ?

« Et comme il est pris par le film, autant que par son souci du juste, il s’évertue et cherche et souffre, il a beau être le beau Miles, l’accord musique-film c’est encore une alchimie. Alors dans l’effort cruel de mariage, son visage droit s’empourpre, et toi tu nous donnes tout ça : la quête cuivre et l’assurance bronze, cette inflexibilité nocturne, comme un serment fait à lui-même. Et la lumière blanche centrale vient comme lui rappeler ce contrat. Mais Miles le sait, il est boule de quête, et en plein centre du front, juste entre les sourcils, comme un rappel de cette quête, une pastille vient le marquer. Il y a tant dans ce regard, il y a le souci de la note juste, de la phrase décisive, et l’enfance double face avec sa crainte et sa tendresse. Encore une nuance de plus entre les deux faces du visage, encore un haut point essentiel.

« Mais Miles ne cherche jamais pour rien. Son âme de musicien l’éclaire. Alors ta toile aussi l’éclaire, comme une pensée de secours, par derrière. Et sa minuscule oreille enfantine se fait diaphane, et ornement de velours. Miles n’a plus besoin d’oreille, il a pour lui sa haute science : il a ses oreilles intérieures, il mange le film et joue, et ce qu’il joue frappe tel le marteau céleste sur l’enclume de l’affectif. Il faut jouer autour de la mort, il faut trouver un ton sacré, mais pas solennel pour autant…

« Et ses doigts dont on sent la pression, et dont on ignore la matière : comme des doigts de bois peut-être et qui ne peuvent pas se tromper, doigts de bois, doigts de fer, s’ils mentent ils vont en enfer. Et de la trompette elle-même, on ne sent pas non plus le cuivre : on la croirait aussi de bois, comme pour rappeler intuitivement que tout ici peut brûler, que tout est fragile et menacé, comme la grâce devant l’échafaud, comme la vie au pied de la mort… »

 

René et Sylvia me regardent. Mais mes lèvres se sont enfin closes. Pourquoi faut-il parler toujours ? La musique du peintre suffit, les yeux de Miles, et les âmes qui se croisent et font resurgir la vie.

J’ai fait un geste, avec le pouce et l’index, et les trois autres doigts levés, ça voulait dire : «  Silence, maestro ! »

Miles jouait, il fallait le laisser penser. Il y a des intrusions fatales.

 

Quand je serai mort, fais-moi revenir, René. Oh ! pas pour moi. Pour vous et ceux qui savent m’aimer… De quelques caresses de tes brosses. Il paraît que c’est pas sorcier…

Je me retourne pour sourire. Je sais que c’est tout le contraire. Seul un homme aux pouvoirs étranges peut jouer ainsi des lumières et des âmes, et de la lumière des âmes. A petits pas de brosses ballerines, c’est la sienne qu’il fait danser… 

 

 

 

Pier Mayer-Dantec

 

Tous droits de reproduction réservés

© René Collas & Pier Mayer-Dantec

Retour à l'accueil

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Catégories

Images aléatoires

  • Webster-s-Tear.jpg
  • Face-to-Face.jpg
  • Webster-s-Smile.jpg
  • Bass.jpg
  • Dolphy-Ness.jpg
  • Archie-s-Revolution.jpg

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus